Avant la route nationale 106, avant même la ligne de chemin de fer des Cévennes, une voie pavée franchissait le massif du Puy-en-Velay à la Méditerranée. C’est le chemin de Régordane, dit chemin de Saint-Gilles, aujourd’hui balisé en GR 700 : environ 242 kilomètres entre la cathédrale du Puy et l’abbaye de Saint-Gilles-du-Gard, dont 142 kilomètres dans le Gard. Pendant six siècles, du XIIe au XIVe, ce fut l’axe le plus court entre le nord du royaume capétien et le port de Saint-Gilles, l’un des plus grands ports de la chrétienté médiévale.
Pour qui connaît déjà le grand récit historique des Cévennes, des Camisards au Parc national, la Régordane ajoute une perspective étonnante : celle d’une infrastructure. Des ponts, des pavages, des péages, des hôpitaux, des foires ont façonné ces vallées bien avant l’industrie de la soie ou des eaux d’Alès. Et pour le randonneur, c’est aujourd’hui l’un des plus beaux itinéraires de grande randonnée du sud de la France, entre mont Lozère, gorges du Gardon et plaines du Bas-Languedoc.
Qu’est-ce que le chemin de Régordane ?
Le chemin de Régordane est le tronçon cévenol de la route qui reliait l’Île-de-France au Bas-Languedoc et à la mer Méditerranée, avant que la vallée du Rhône ne s’ouvre politiquement au royaume, au début du XIVe siècle. Il traverse les Cévennes par le col de Villefort, entre le mont Lozère à l’ouest et le Mas de l’Aire à l’est, en suivant une faille géologique remarquable que l’on devine encore de Luc à Alès.
Quelques repères pour situer l’itinéraire :
- Départ : Le Puy-en-Velay (Haute-Loire), sur la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation et le sanctuaire de la Vierge noire.
- Arrivée : Saint-Gilles-du-Gard, abbaye romane classée au patrimoine mondial de l’UNESCO sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
- Longueur : environ 242 km, dont 40 km en Haute-Loire, environ 60 km en Lozère et 142 km dans le Gard.
- Profil : moyenne montagne, chemins historiques et sentiers de garrigue, difficulté globalement moyenne.
- Attention : le passage de ruisseaux devient dangereux en période d’orage cévenol, comme le signale la fiche de l’itinéraire.
Des troupeaux de l’estive à la route des Arvernes
La géologie a dessiné la voie avant les hommes. La faille de Villefort, dislocation nord-sud, ouvre des cols, creuse des vallées et fait jaillir des sources : un couloir naturel que les troupeaux sauvages empruntaient déjà pour leurs migrations saisonnières. L’association « Voie Régordane, Chemins de la tolérance », qui œuvre depuis plus de quinze ans à la valorisation du chemin, rappelle que le tracé résulte du raccordement progressif de drailles, de parcours de transhumance, de voies antiques par fragments et de chemins muletiers.
Les Gaulois puis les Romains s’y installent. La voie relie Nîmes au pays gabale et à l’Auvergne ; Jules César l’emprunte, selon la tradition, pour franchir les Cévennes en plein hiver. Après le traité de Verdun en 843, qui coupe l’Empire carolingien en trois, la vallée du Rhône échappe au royaume capétien : la Régordane devient alors l’itinéraire le plus oriental du royaume vers le port de Saint-Gilles, troisième ou quatrième plus grand pèlerinage d’Occident au milieu du XIe siècle selon l’historien Marcel Girault. C’est à cette époque que Portes, dans le Gard, choisit saint Gilles comme patron.
L’étymologie renvoie d’ailleurs peut-être à cette vocation pastorale : une hypothèse fait dériver Régordane de regor, l’agneau né en estive que l’on redescendait par cette voie — le même monde que celui des drailles de transhumance cévenole qui sillonnent encore le massif. L’hypothèse concurrente, celle du philologue Clovis Brunel en 1958, rattache le nom au latin gurg ou à l’occitan gorg, « gorge, gouffre », en référence aux passages encaissés de la voie.
L’âge d’or médiéval : muletiers, péages et foires
Du XIIe au XIIIe siècle, le climat clément enrichit l’agriculture et les villes. La Régordane est alors aménagée comme une véritable route d’État : on bâtit des ponts, on pave les côtes difficiles, on installe des péages dont le rapport est si excellent qu’on se les dispute « par la ruse et par la guerre », selon les chroniques. La plus ancienne mention écrite du nom date de 1052 : dans son testament, Alderade, seigneur d’Anduze, lègue une église « en l’honneur de saint Gilles, dans une forêt appelée Regudana, à Portes ».
Le trafic est immense. Les muletiers, appelés localement Régourdans ou Rigourdiers, montent vers l’Auvergne et les foires de Champagne le sel, les vins et l’huile d’olive du Midi, les épices et les étoffes venues d’Orient par le port de Saint-Gilles ; ils en descendent grains, fromages et laines. Le chemin fait vivre tout un peuple de la route : marchands, bâtiers, maréchaux, aubergistes, changeurs. À Saint-Gilles, la haute banque des Hospitaliers — première fondation de l’ordre en Europe — et des Templiers s’installe au bord de l’eau. Au Moyen Âge central, la ville compterait 124 changeurs de monnaie : aucune autre cité d’Europe n’en possédait autant.
Ce faste alimente la littérature. Le Charroi de Nîmes, l’une des plus anciennes chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange, fait passer son héros par la Régordane : « Tôt le chemin de Saint-Gilles tenés », ordonne Guillaume à sa troupe pour reprendre Nîmes aux Sarrasins. Huit manuscrits médiévaux de ce poème sont conservés.
Un chemin de pèlerinage et de croisade
La Régordane n’était pas seulement une route de commerce : c’était un chemin sacré. Les pèlerins, appelés romieux, y descendaient vers le tombeau de saint Gilles, abbot dont la légende dit qu’il aurait accompli un miracle à Portes ; d’autres y montaient vers la Vierge noire du Puy. L’itinéraire se connecte aux chemins de Compostelle à ses deux extrémités : par la via Podiensis (GR 65) au Puy-en-Velay et par la via Tolosana (GR 653) à Saint-Gilles.
Au tournant du XIe et du XIIe siècle, la voie sert aussi de couloir aux grandes expéditions. Urbain II prêche au Puy et à Saint-Gilles ; Adhémar de Monteil, évêque du Puy, légat du pape ; Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse : les acteurs de la première croisade se croisent le long de l’itinéraire. Des siècles plus tard, un château et une fontaine de Saint-Jean-d’Acre, en Terre sainte, porteraient encore le nom de Régordane.
Cette vocation de chemin de foi n’a rien perdu de son sens. Pour un lecteur curieux des grandes voies de pèlerinage, l’itinéraire alsacien de la voie de Strasbourg vers Saint-Jacques offre un éclairage du même ordre, à l’autre bout de la France : partout, les routes des hommes ont d’abord été des routes du sacré.
Le chemin des libertés : protestantisme et Camisards
Les Cévennes ont un tempérament : celui des libertés de conscience. L’association de valorisation qualifie la Régordane de « chemin des libertés », parce qu’elle a porté les remises en cause successives de l’Église romaine — arianisme, catharisme, protestantisme — puis les luttes pour la liberté de conscience, avec le pasteur nîmois Rabaut Saint-Étienne ou le marquis de Lafayette. Elle a vu passer les Camisards dans leurs guerres du Désert, puis les résistants de la Seconde Guerre mondiale et les mineurs cévenols en grève.
Cette mémoire n’est pas un décor : elle structure le paysage. Entre Vézénobres et Alès, entre les vallées du Gardon et de la Dourbie, les villages de schiste abritent temples, clochers-refuges et musées du Désert que le randonneur rencontre à chaque étape. Le GR 965, « Sur les pas des huguenots », rejoint d’ailleurs cette constellation d’itinéraires de mémoire protestante.
Du déclin royal à la ligne des Cévennes
Tout bascule au début du XIVe siècle. Le traité qui rattache la vallée du Rhône au royaume rend la Régordane inutile : les voyageurs préfèrent le sillon fluvial, plus commode. Le climat se refroidit, les épidémies frappent, le commerce s’interrompt et le chemin n’est plus entretenu. La fondation du port d’Aigues-Mortes par Saint Louis achève Saint-Gilles, coupée des eaux libres.
La voie connaît pourtant deux resurrections administratives. En novembre 1688, Louis de Froidour, réformateur des eaux et forêts de la grande maîtrise de Toulouse, en fait la première description exhaustive depuis Montpellier jusqu’à Brioude, par Quissac, Vézénobres, Alès, Génolhac, Villefort et Pradelles : son procès-verbal, publié en édition critique par Marcel Girault, reste la source majeure sur les Régourdans. Au XVIIIe siècle, on répare la route « afin de détourner par voie de terre le trafic qui, par la voie fluviale du Rhône, se faisait avec lenteur, danger et grands frais de péages ».
Au XIXe siècle, la nouvelle route royale — future nationale 106, aujourd’hui D 906 — épouse la voie antique en adoucissant les pentes : il y aurait eu jusqu’à 650 virages entre Pradelles et Alès. Puis le train arrive. La ligne des Cévennes, ouverte au complet au début des années 1870, suit si fidèlement la voie ancienne que l’on peut encore, depuis les fenêtres du TER, deviner les lacets de la Régordane sous les châtaigneraies. Deux siècles plus tôt, un autre écrivain-voyageur avait pris ce chemin à contre-courant : Robert Louis Stevenson, dont le chemin des Cévennes est aujourd’hui le GR 70, itinéraire le plus célèbre du massif.
Le GR 700 aujourd’hui : itinéraire et grandes étapes
Balisé en 2007 par la Fédération française de randonnée, le GR 700 ne suit pas partout le tracé historique — entre Pradelles et Luc, par exemple, la voie ancienne passe par Lespéron et Cellier-du-Luc en laissant Langogne à l’écart — mais il en respecte l’esprit et les plus beaux vestiges. Voici un découpage type de l’itinéraire complet :
| Tronçon | Paysage | Kilomètres approx. | Temps de marche |
|---|---|---|---|
| Le Puy-en-Velay → Pradelles | Velay, paysages volcaniques | ~66 km | 3 jours |
| Pradelles → La Bastide-Puylaurent | Margeride et forêts | ~30 km | 1-2 jours |
| La Bastide-Puylaurent → Villefort | Lacs et landes de la faille | ~24 km | 1 jour |
| Villefort → Génolhac | La Garde-Guérin, gorges de l’Allier | ~28 km | 1-2 jours |
| Génolhac → Alès | Portes, château, vallées du Gardon | ~28 km | 1-2 jours |
| Alès → Saint-Gilles-du-Gard | Vézénobres, Nîmes, plaine du Bas-Languedoc | ~65 km | 3 jours |
Le tronçon le plus cévenol — celui qui justifie à lui seul la démarche — court entre Villefort et Alès : La Garde-Guérin et son église fortifiée, le panorama sur les gorges de l’Allier, Génolhac et ses ruelles de schiste, le château de Portes dressé sur son éperon rocheux au-dessus du Gardon. C’est aussi le territoire des articles de ce site : villages de schiste, mégalithes et patrimoine hydraulique jalonnent l’itinéraire.
Randonner sur la Régordane : conseils pratiques
L’itinéraire est accessible au randonneur autonome de bon niveau, mais quelques précautions spécifiques s’imposent :
- Prévoir 10 à 14 jours pour le parcours complet, ou cibler le tronçon Villefort-Alès en 4-5 jours, accessible par la ligne des Cévennes (gares de Villefort et d’Alès).
- Marcher au printemps ou en automne : en été, partir très tôt, car l’orage cévenol peut gonfler les ruisseaux en quelques minutes sur les versants schisteux.
- Emporter le topo-guide du GR 700 (éditions Rando, à jour) : le balisage est parfois noyé dans la garrigue ou sous les feuilles, et le tracé moderne s’écarte du tracé historique à plusieurs reprises.
- Réserver les gîtes à l’avance en saison sur les étapes lozériennes, où l’offre d’hébergement est limitée.
- Boire aux fontaines, respecter les berges : la voie longe la source de l’Allier, le Gardon et leurs affluents, des cours d’eau protégés.
Comme tout grand itinéraire, la Régordane se prolonge naturellement vers d’autres chemins du massif : à pied, on la relie aisément aux sentiers hors GR, aux cascades et villages perchés que détaille notre guide de randonnée, et, par Villefort ou Alès, aux grands itinéraires balisés que recense notre page d’ensemble des randonnées cévenoles.
Conclusion : une route, cinq siècles de Cévennes
La Régordane condense l’histoire du territoire comme aucun monument ne saurait le faire. Voie pastorale avant d’être royale, route de commerce avant d’être de pèlerinage, chemin de foi avant d’être de liberté, elle porte dans ses pavés six siècles d’âge d’or, puis quatre siècles d’oubli, puis la douce résurrection d’un GR. Les muletiers y ont remplacé les troupeaux, les péagers les muletiers, les trains les péagers, les randonneurs les trains. Sur les 242 kilomètres du GR 700, entre le rocher cornelien du Puy et les cryptes de Saint-Gilles, le marcheur d’aujourd’hui suit simplement la plus ancienne des routes cévenoles — celle qui a fait, bien avant les cartes, la première suture entre la montagne et la mer.